Je suis une veinarde, une chanceuse, une vernie, une fortunée, une heureuse.

Tous les étés de mon enfance, je passais un mois à me cacher dans les blés, à courir après les poules, dévaler les talus, à rigoler en cauchois, à boire au pis des vaches, à maudire les galets. Tous les étés, je passais un mois dans un village de Normandie, près de Fécamp, perchée sur une falaise.

Quelle chance j’ai eu de pouvoir côtoyer si jeune des milieux aussi différents, de l’ambassadeur au gogotier.

Hubert était gogotier et Robert capitaine sur les chalutiers qui partaient mi-février pour les mers glaciales de Terre-neuve au Canada, d’Islande ou de Norvège. Des campagnes de plusieurs mois sans escale, avec entre elles quelques jours de repos avant de repartir affronter les dangers de la mer.

Hubert travaillait deux quarts de 6 heures avec 35 minutes de pause pour manger puis il avait 6 heures de repos pour dormir et prendre deux repas, et le cycle reprenait.

Et bien à en croire Hubert, il était heureux dans ces conditions extrêmes. J’ai eu beau insister, chercher la faille, Hubert est heureux gogotier, Hubert est heureux à la retraite, pour des raisons radicalement différentes. Si le bonheur était une nature, Hubert l’a pour sûr.

Robert lui semble tirer son bonheur actuel de la satisfaction d’une vie noble, mener avec droiture. Il a beaucoup souffert sur les océans et la responsabilité de l’équipage était lourde. Il craint la mer et sait à quel point elle peut être dangereuse. Il en parle comme d’une femme douce et piquante à la fois, qui amadoue et déchire. Cependant il est fier de la vie qu’il a mené et cela fait son bonheur.

Voilà typiquement ce qui fait la richesse de ce monde : nos différences. Dans des conditions similaires bien qu’à des postes très différents, l’un s’est épanouie, l’autre a enduré. Chacun avec ses lunettes a vu et ressenti la vie de manière très différente.