Le système de santé actuel sature, poussant les citoyens à externaliser leur responsabilité médicale vers des experts épuisés. Avec Nathalie Geetha Babouraj, médecin et réalisatrice, nous explorons comment les communes peuvent redevenir le socle de la santé collective. Cet échange dessine les contours d’une réappropriation territoriale du soin. Nathalie Geetha Babouraj, ancienne médecin chez les pompiers, nous invite avec son film Passeur de soin, à passer d’une médecine de la performance à une culture de la robustesse, où la ville elle-même devient le premier maillon du soin.
1. L’externalisation de la responsabilité sanitaire.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la santé s’est progressivement transformée en une propriété exclusive du corps médical. Cette déresponsabilisation individuelle s’accompagne d’une profonde méconnaissance des coûts réels, tandis que les structures hospitalières atteignent leur point de rupture. Les experts traitent alors les symptômes dans l’urgence, laissant un grand vide dans l’accompagnement global. La santé émerge pourtant comme un sujet politique commun, capable de favoriser la coopération au-delà des clivages partisans.
2. La figure du passeur de soin.
Le soin ne se limite pas aux murs du cabinet médical. Il concerne toute personne qui agit pour prendre soin du vivant sous toutes ses formes. Loin de s’opposer à la médecine occidentale, l’approche intégrative crée des ponts avec les pratiques complémentaires. Elle intègre l’écoute, les déterminants sociaux et l’hygiène de vie au même titre que les traitements techniques. Le modèle de l’Ayurvéda illustre cette coexistence, montrant comment des rituels de santé globale s’articulent avec des interventions médicales “aiguës”.
3. La santé et la robustesse territoriale.
Si la génétique n’explique qu’une minorité de notre état de santé, l’environnement, les relations sociales et le soutien communautaire déterminent le reste. S’appuyant sur les recherches d’Olivier Hamant, Nathalie Geetha Babouraj différencie la performance extractive et la robustesse. Là où la performance épuise les individus comme les écosystèmes, la robustesse désigne la capacité à durer dans un monde fluctuant. Le burn-out humain fonctionne ainsi en parallèle avec l’épuisement de la nature, ce que le concept de One Health relie.
4. Les leviers d’action locale.
La municipalité restaure le pouvoir d’agir à l’échelle du quartier grâce à des dispositifs concrets. Les laboratoires citoyens qu’organise Nathalie réunissent élus, soignants, urbanistes et habitants pour cartographier l’existant et coconstruire des projets.
Par exemple, les lieux hybrides mélangent consultations médicales et prévention primaire. En réquisitionnant les locaux vacants pour des initiatives de soin, la mixité intergénérationnelle transforme les lieux de fin de vie en véritables espaces de vie.
L’élu local n’est pas un gestionnaire de soins, mais un facilitateur de liens. Plusieurs territoires expérimentent déjà :
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Lunas (Hérault) : Ce village a accueilli un “laboratoire citoyen du prendre soin”, soutenu par la Chaire de la complexité d’Edgar Morin (UNESCO), pour cartographier les ressources de santé locales et recréer du dialogue.
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Marseille : L’EHPAD “Les Jardins d’Haïti” casse les silos en intégrant une crèche et un studio d’enregistrement musical. En mélangeant les générations, on traite à la racine l’isolement, première épidémie de notre siècle.
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Tiers-lieux santé : Des espaces hybrides où l’on soigne le cancer tout en proposant de la danse ou du jardinage thérapeutique, valorisant le Care plutôt que la seule productivité médicale.
5. Les freins structurels et économiques.
Le système actuel valorise avant tout la rentabilité et le volume de maladies traitées. Les indicateurs mesurent mal le bien-être profond, et la mesure de l’efficacité humaine ne reflète pas la réalité du retour au travail après un épuisement. Les métiers du lien, historiquement sous-valorisés financièrement, exigent une transition vers une économie régénératrice pour rémunérer le “Care”. À cela s’ajoutent des barrières législatives qui freinent la coopération, la réglementation interdisant le partage de salles d’attente entre médecins conventionnels et praticiens de médecines complémentaires.
Transformer la ville en passeuse de soin demande de reconnecter les initiatives locales pour que les citoyens se réapproprient leur capital santé. La convivialité devient alors un déterminant médical à part entière, redéfinissant notre rapport au territoire.
Nathalie Geetha Babouraj est médecin et réalisatrice. Elle développe des projets de film (campagne de cofinancement) et de recherche sur la santé territoriale. Retrouvez ses travaux sur son site.
