Mettre en place un budget participatif ne s’improvise pas. Louise Kolaï, facilitatrice en intelligence collective, l’a fait à Grand-Quevilly, 26 000 habitants en périphérie de Rouen, entre 2021 et 2023. Ce qu’elle décrit n’est ni un manuel, ni un plaidoyer, c’est le récit de son expérience.
1. Partir de la page blanche
Grand-Quevilly avait une histoire politique forte : soixante ans de mandat d’un même maire, Tony Larue, une culture paternaliste, des services publics de qualité mais peu d’espace pour la participation. La nouvelle équipe municipale élue en 2020 a voulu changer ça. Louise Kolaï a rejoint la ville début 2021 sur un poste créé pour l’occasion : chargée de mission participation citoyenne.
La première étape n’a pas été technique. C’est une enquête sur la culture locale : interviews de la direction, échanges avec les élus, immersion dans l’histoire de la ville. Comprendre la culture locale avant de proposer quoi que ce soit.
2. Choisir son niveau d’ambition
Avant de lancer un dispositif, il est utile de situer le budget participatif dans un cadre théorique : l’échelle de la participation de Sherry Arnstein. Quatre niveaux : information, consultation, concertation, coconstruction. En dessous de ces quatre niveaux, deux formes qui n’en sont pas : la manipulation et la thérapie.
“Tu vas demander un avis et tu vas t’engager a priori à le prendre en compte.” Louise Kolaï
Ce cadre sert à nommer précisément ce que la collectivité s’engage à faire, et ce qu’elle ne fera pas.
3. Construire le dispositif avant de l’ouvrir
Le budget participatif de Grand-Quevilly a reposé sur des choix structurels discutés en amont avec les élus, formalisés dans un règlement municipal de six à sept pages.
Les arbitrages principaux :
Six quartiers, six enveloppes de 30 000 euros, soit 180 000 euros au total. Le découpage territorial a garanti que quelque chose se passe partout, y compris dans les secteurs moins mobilisés.
Projets d’investissement uniquement : aucun projet ne devait générer de frais de fonctionnement supplémentaires.
Deux projets minimum par quartier, avec un plafond de 25 000 euros par projet, pour éviter qu’une seule idée absorbe toute l’enveloppe.
Ces règles paraissent techniques. Elles ont surtout été pédagogiques : elles ont obligé à expliquer aux habitants comment fonctionne un budget municipal, où s’arrêtent les compétences de la commune, pourquoi un banc installé sur l’espace public ne coûte pas le même prix qu’un banc acheté en grande surface.
4. Aller vers les habitants
La phase de dépôt des idées a duré un mois et demi. La plateforme numérique a été doublée d’urnes papier dans la ville. Des assemblées citoyennes ont été organisées dans chaque quartier. Les habitants, agents et élus ont été mobilisés sur les marchés, aux sorties d’école et dans tous les endroits de rencontre.
Résultat : 280 idées déposées.
“On avait ouvert la phase de dépôt début mars et à mi-avril on avait 280 idées. Je ne m’attendais pas à un tel résultat.” Louise Kolaï
5. L’analyse : le travail invisible
C’est la phase la moins visible et la plus lourde. Chaque idée a été examinée : relevait-elle de la commune ou de la métropole ? Était-elle chiffrable ? Dépassait-elle le plafond ? Pouvait-elle être fusionnée avec une autre, ou découpée ?
Les services techniques ont produit des estimations en fourchettes pour chaque projet retenu. Les conseillers de quartier ont été associés à cette phase dans un souci de transparence : on leur a expliqué pourquoi tel projet était écarté, modifié ou découpé.
Chaque porteur d’idée a reçu une réponse écrite, qu’il soit retenu ou non.
6. Le vote et les résultats
637 habitants ont voté de septembre à octobre. Chacun a choisi un panier de trois projets par ordre de préférence, un mécanisme qui a encouragé à découvrir l’ensemble des propositions plutôt qu’à voter uniquement pour la sienne.
24 projets ont été lauréats. Parmi eux : des boîtes à livres, une objethèque à la médiathèque permettant d’emprunter des objets du quotidien, des cheminements piétons, des carrés potagers, une fresque sur un transformateur électrique.
7. Ce que ça apprend
Le dispositif n’a pas été reconduit sous la même forme. La charge de travail, démultipliée par six avec le découpage en quartiers, s’est révélée difficile à tenir dans la durée.
Mais Louise Kolaï tire un bilan positif. Ce que le budget participatif a produit de plus durable n’est pas dans la liste des 24 projets réalisés. C’est dans la compréhension, par les habitants, de ce qu’est réellement l’action publique : ses contraintes, ses délais, ses coûts. Et dans la conviction, vérifiée projet après projet, que des équipements choisis par les habitants ont plus de chances de vivre que ceux simplement installés par la collectivité.
“Je suis arrivée avec plein d’outils d’intelligence collective. Je suis repartie en me disant : faisons des espaces de dialogue.” Louise Kolaï
Louise Kolaï est facilitatrice en intelligence collective et formatrice. Elle travaille aujourd’hui en indépendante sur des projets de participation et de concertation territoriale. Retrouvez ses travaux sur Présent Participatif.
