L’interrogation sur notre système politique dépasse aujourd’hui le simple mécontentement ponctuel. Elle invite à questionner la manière dont nos institutions organisent la participation. Grégory Isabelli, fondateur de Board Game Arena et acteur de la CivicTech avec Baztille, propose un regard différent.
1. Le Paradoxe des 80/5 : L’engagement est une question de bande passante
Si 80 % des citoyens affirment vouloir participer davantage, seuls 4 à 5 % poussent la porte des budgets participatifs ou des conseils de quartier.
Cette différence relève moins d’un manque d’intérêt que d’une question de temps et de moyens. Les mécanismes actuels demandent un investissement technique et chronophage que beaucoup ne peuvent assumer entre vie professionnelle et responsabilités familiales. Pourtant, lorsque des enjeux touchent directement leur quotidien, les citoyens se mobilisent volontiers. La participation telle qu’elle est conçue aujourd’hui permet d’affiner des projets, mais elle ne parvient pas à représenter l’ensemble de la société.
Pourtant, les citoyens ne sont pas apathiques. Ils se mobilisent massivement en réaction (retraites, loi Travail). Le paradoxe se résout ainsi : les gens refusent de faire le travail technique des élus, mais ils veulent pouvoir intervenir quand l’enjeu devient vital.
“La démocratie participative est utile pour améliorer les projets, mais elle ne représente pas l’ensemble des citoyens.”
2. Copilotes vs Gardiens : Nous ne voulons pas tous tenir le manche
Les initiatives numériques en matière de citoyenneté ont parfois supposé que tous les électeurs souhaitaient un rôle actif dans la décision. L’expérience montre plutôt une diversité d’attentes. D’une part, une minorité souhaite accompagner de près les orientations politiques et contribuer à leur élaboration. D’autre part, une majorité préfère se concentrer sur sa vie quotidienne tout en attendant des responsables qu’ils rendent des comptes et que des mécanismes de contrôle existent. Le système actuel peine à distinguer ces deux postures, ce qui conduit souvent à une impasse où les citoyens ne disposent que de moyens limités pour exprimer leur mécontentement de manière constructive.
-
Les Copilotes : Une minorité active qui veut être aux manettes, influencer chaque virage et co-rédiger les programmes. Ils cherchent à exercer un pouvoir.
-
Les Gardiens : La majorité silencieuse. Ils ne veulent pas piloter l’avion, ils veulent que le pilote (l’élu) fasse son job mais ils attendent un “frein d’urgence” ou un parachute. Ils cherchent un contre-pouvoir.
Le système actuel force la confrontation parce qu’il n’offre aucun outil de réaction fin. Les “gardiens” sont condamnés à regarder l’avion piquer du nez ou à manifester dans la rue, faute d’avoir accès à un mécanisme de contrôle institutionnalisé.
3. Le modèle Suisse : Le génie du contre-pouvoir institutionnel
Pour répondre aux gardiens, il faut regarder vers la Suisse. Plutôt que de chercher à tout remettre en question, on peut s’inspirer de dispositifs existants. En Suisse, le référendum facultatif joue un rôle particulier. Il ne s’agit pas de voter sur chaque décision, mais de disposer d’un outil qui encourage les élus à anticiper les réactions. Sachant qu’un texte pourrait être soumis au vote, les autorités tendent à rechercher des compromis en amont. Cette dynamique s’appuie sur une information claire et contradictoire, distribuée avant chaque consultation. Le résultat se lit dans une certaine continuité des politiques publiques, à l’opposé des changements fréquents observés ailleurs.
“C’est la menace du vote qui fait qu’ils ont des meilleurs élus et qu’ils ont des meilleures décisions.”
4. Repenser les règles plutôt que les acteurs
En observant la politique avec le regard d’un concepteur de jeux, Grégory Isabelli suggère une approche différente. Un système ne fonctionne pas bien lorsque ses règles permettent des comportements qui nuisent à l’intérêt collectif. Plutôt que d’attendre des personnes irréprochables, il propose d’ajuster les mécanismes institutionnels pour que les excès deviennent plus difficiles à mettre en œuvre. Il ne s’agit pas de tout réécrire, mais d’introduire des garde-fous qui favorisent la transparence et le dialogue.
Explorer des pistes pour demain
Face à la complexité des institutions, la tentation du renoncement reste forte. Pour y répondre, Grégory Isabelli participe à la Convention Citoyenne pour la Démocratie, organisée par l’Université de Lille avec le soutien de France 2030. Cette démarche réunira cinquante citoyens tirés au sort afin d’échanger sur la place de chacun dans la vie publique. L’ambition n’est pas de détenir une solution définitive, mais de contribuer à une réflexion collective. Peut-être est-il temps de considérer que renforcer les contre-pouvoirs et adapter les règles de la participation ne relève pas de l’utopie, mais d’un travail patient de mise à jour de nos pratiques démocratiques.
Autre initiative visant à changer les règles du jeu en s’inspirant de ce qui marche bien ailleurs : Solution démocratique
